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11 novembre 2007 7 11 /11 /novembre /2007 09:05
 
Dans l’Histoire, certains mots sont toujours tombés en désuétude mais c’est un phénomène nouveau qui fait son apparition : le meurtre sémantique ritualisé. Faute de pouvoir réformer un fait de société, symboliquement on tue le mot qui le désigne ; le mot est devenu bouc émissaire. Ce racisme, par exemple, dont nous avons honte à juste titre, se pare de toutes les pudeurs lorsqu’il s’agit de désigner ceux qui pourraient en être l’objet. Les circonvolutions “politiquement correctes” deviennent la solution aux états d’âme nationaux. Aujourd’hui, il est suspect et insultant de parler d’un “Noir” alors que, pour des raisons obscures, le “Black” est bien porté. Le “Nègre” est devenu un gros mot, la “négritude” moins…

Vingt ans après, le slogan publicitaire de Banania s’est trouvé passible d’une “repentance commerciale”, et “Y’a bon” est banni de l’INPI. Si vous êtes confronté à l’abominable nécessité d’évoquer la couleur de peau de quelqu’un, vous pouvez éventuellement parler d’“origine” ; mais vous prenez le risque d’être vertement remis à votre place car il n’y a pas besoin de ce genre de précisions puisqu’on est français, un point c’est tout.

Ne pas se différencier est donc une obligation citoyenne. Vous finissez par réfléchir à deux fois avant de dire que votre belle-mère est bretonne et votre gendre polonais (le plombier a provoqué un dégât des mots !). Se définir autrement que français est antirépublicain. Hors la République point de salut, c’est le dernier must.
 
Faute d’intégration réussie, la rédemption vient d’une trouvaille évocatrice : “la minorité visible” (qui confine ceux qui n’en sont pas, comme moi, dans la majorité invisible). Il est interdit de discriminer mais l’on prône à tout-va la “discrimination positive”… Pour résoudre cette contradiction, une innovation patronale lumineuse : le CV aveugle ! Qu’il conviendrait mieux de nommer “CV malvoyant”… car l’aveugle n’existe plus, non du fait des progrès de la médecine mais d’une pudeur qui satisfait tout le monde sans toutefois améliorer la vision des intéressés. Dans le même ordre, le terme de paralytique n’existe plus que dans les Évangiles – serait-il moins handicapant ­d’être “à mobilité réduite” ? Le SDF a, d’évidence, un statut supérieur à celui du clochard puisque nous réduisons son cas à un problème de logement. Ces nouveaux termes ne sont-ils pas plus humiliants justement parce qu’ils sou­lignent que l’on n’ose même plus prononcer ceux qu’ils remplacent ? Inversement, le vocabulaire de l’injure s’est considérablement rétréci, réduit à la plus stricte scatologie. D’Audiard à Seillière (et son fameux « Morbleu ! »), nous avons bénéficié d’une gamme de jurons imagés et savoureux, actuellement remplacés par une violence gestuelle ou verbale sans imagination. Le verlan, hélas, n’a pas la saveur de la langue verte.

Les patrons eux-mêmes chipotent, ils se veulent “entrepreneurs” car le “patron” est un exploiteur ; l’entrepreneur, lui, crée de l’emploi. Les syndicalistes ne s’y trompent pas, ils ne parlent jamais d’entrepreneurs mais de patrons. Ce sont les patrons qui délocalisent et les entrepreneurs qui relocalisent. Les patrons font des OPA hostiles mais les entrepreneurs, eux, gagnent des parts de marché en rachetant les étrangers. On ne file pas des enveloppes, on “fluidifie le dialogue social”…

Dans le service public, nous étions des “usagers” et un peu froissés de l’être, il y a un petit côté profiteur, non ? Nous sommes maintenant promus “clients”, c’est ce qu’on appelle la réforme du service public. Cela ne s’est pas fait sans heurts, il y a même eu des grèves (pardon des “arrêts de travail”) sur ce thème. Et pour cause : le client est roi, l’usager, lui, est un obligé. Dans les professions de service, nous avons éliminé tout ce qui s’apparente au concept de domesticité – vilain terme syno­nyme d’esclavage. Quand je pense qu’il y avait des bonnes, alors qu’un service impeccable est rendu par une technicienne de surface dont l’efficacité, verbalement induite, prend immédiatement valeur de diplôme !

Mais j’y pense, ne serait-il pas sympathique de parler de “borlots” et de “borlottes” pour tous ces nouveaux “assistants aux personnes” ? Il faudrait aussi songer à revoir les manuels scolaires : « Quand vous serez bien senior, au soir, à la chandelle… », devrait dire Ronsard, car on ne vieillit plus, on “avance en âge”… On n’est plus malade : on est “en arrêt maladie”. Le répugnant concubinage a laissé place à la belle aventure du Pacs…

Et si vous pensez que tout cela relève du détail, malheur à vous ! Comme le premier ministre, vous êtes certainement lepéniste. Le meilleur des mondes est une simple question de vocabulaire, qu’on se le dise !

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Published by DE FLANDRES - dans deflandres
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